Égalité des chances: la fausse bonne idée

– Quand François Dubet était mon professeur de socio –

En 2015, un petit coup de 49-3 permet à Macron le passage en force de sa « loi pour la croissance, l’emploi et l’égalité des chances économiques ». L’ex-ministre de l’Économie, plus célèbre aujourd’hui sous sa casquette de Président, assumait ainsi un tournant idéologique en cours depuis plusieurs décennies : la suprématie de l’équité (égalité des chances) sur l’égalité (lorsque les écarts de moyens, de revenus et de modes de vie entre individus sont réduits). L’enjeu n’est plus « l’égalité économique » mais bien l’« égalité des chances économiques ». Une petit supplément lourd de sens.

Un tel credo a le mérite d’être pragmatique puisque rares sont les scénarios aboutissant à une société parfaitement juste. Les humain.e.s diffèrent biologiquement et la répartition des talents se veut pour le moins hasardeuse. La société pourrait opérer en chaque individu un processus d’uniformisation des facultés, ou autant le dire, d’anéantissement de la différence. Un premier scénario SF pour le moins sordide.

Dans un second scénario, plus réaliste, l’enjeu serait que la société place chaque individu sur un pied d’égalité tout en autorisant la différence. L’égalité juridique est ici un passage obligé, symbolisé par le préambule de notre charmante Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « tous les hommes naissent libres et égaux en droits ». Une telle égalité juridique admet pourtant de multiples dérogations : les prisonniers sont dépourvus de liberté de mouvement, à contrario, certains élus bénéficient d’une immunité juridique au cours de leur mandat. Qu’en déduire ? Que la justice humaine jongle avec une grande palette d’objectifs sociétaux et qu’elle est amenée à se compromettre. Dans les cas précédents, le principe d’égalité juridique passe derrière ceux de (soi-disant) sécurité et de (soi-disant) stabilité politique.

Plus complexe encore que l’égalité juridique, comment créer une Justice sociale ? Deux stratégies sont à l’épreuve: regrouper les citoyen.ne.s autour d’une même « moyenne » socio-économique ou garantir à chacun.e d’égales chances de réussir. Comme l’explique F. Dubet dans Les places et les chances, jusqu’aux années 1980 la conception de la justice sociale qui prédominait était celle de l’égalité des places. À charge de l’État-Providence de pallier aux inégalités économiques à travers des politiques de redistribution des richesses. Échec de la tentative : En Europe, les inégalités se sont accrues et les classes moyennes se sont progressivement imposées comme les seules vainqueurs de l’interventionnisme (l’espérance de vie d’un instituteur était supérieure de 8 années à celle d’un ouvrier).

Dans la foulée, le libéralisme américain et sa figure du self made man ont englouti les dernières miettes du socialisme. Le concept d’empowerment (redonner le pouvoir aux individus et déposséder l’État de ses prérogatives) prôné par Tonton Sam a séduit l’Europe. Avec lui s’est amorcée la transition vers une nouvelle conception de la justice, celle de l’égalité des chances. L’uniformisation des ressources financières ne fait plus fantasmer, la mobilité sociale et la compétitivité envahissent le champ de vision.

Comment fournir aux individus les mêmes chances de réussir ? Telle est la nouvelle interrogation au cœur de l’action publique. Au nom de l’équité, il devient socialement et politiquement admis de donner plus de droits et plus de moyens à une communauté défavorisée. Le nouvel ennemi devient : la Discrimination.

Simple effet d’annonce ou échec de ces politiques de mobilité sociale ? Toujours est-il que l’élite se reproduit et campe fidèlement en haut de la pyramide. Les sociologues sont unanimes : La méritocratie est une illusion. L’école survalorise ainsi une même population – de mecs, de blancs, de « fils de ». Pas plus malins, pas plus assidus, simplement plus chanceux. Le langage requis sur les bancs de l’école est celui de la classe bourgeoise (Bernstein). Les filles s’orientent plus généralement vers des filières moins rentables – littéraires, artistiques, administratives – que les garçons – sciences, ingénierie – (Marie Duru-Bellat). Sur l’année scolaire 2017-2018, les enfants d’ouvriers représentent 12 % des étudiants, alors que les ouvriers représentent près d’un quart de la population active. À l’opposé, les enfants de cadres supérieurs représentent 35 % des étudiants, alors que leurs parents forment seulement 18 % de la population. Les pouvoirs publics se retrouvent piégés dans l’impasse de l’homme social déterminé par son origine sociale, son genre, son âge, sa culture.

Tu crois en la méritocratie ?

La sociologie ne contente pas de traiter de naïf, elle te désigne comme imprudent. Car plus la société est perçue comme récompensant le mérite et la responsabilité individuelle, plus les inégalités sont tolérées (Dubet). Les vainqueurs du libéralisme sont encensés. Les laissés-pour-compte sont pointés du doigt. Les méritocraties se révèlent intransigeantes à l’égard des perdants, des « assistés », des « paresseux » et des « parasites ». Hausse du décrochage scolaire, montée de l’exclusion, et banalisation de la pauvreté sont autant de nouveaux-nés sociétaux directement liés à ce paradigme du « je suis ce que je mérite ».

Reconnaissons au moins à nos chères démocraties leur tentative d’agir à la fois sur l’équité et sur l’égalité des positions. Le problème qui se pose a donc davantage à voir avec la hiérarchisation qu’en font les pouvoirs publics. Et c’est à un retour aux sources qu’en appelle F. Dubet en privilégiant l’égalité des places.Car dans une conception d’égalité des chances totale, rien n’arrête les inégalités de places. L’hyper-compétitivité entre les individus risque quant à elle de perforer le vivre ensemble. L’inverse se produit dans une justice de l’égalité des positions : elle entraîne automatiquement la réduction des inégalités de chances (la mobilité sociale est facilitée car les individus ne sont pas trop éloignés les uns des autres). Elle accroît enfin la cohésion sociale car elle crée un système de dettes et de droits et rend les individus inter-dépendants.

À rebours des discours anglo-saxons consistant à dire : « Occupe toi de tes fesses, plus tu travailleras et plus tu réussiras dans la vie », la justice de l’égalité des places pose en premier plan la redistribution et le souci de l’autre.

Un commentaire

  1. Je pensais etre fou car peu de gens de mon entourage comprennent mon attachement à la nature, pourtant je leur dis simplement qu’elle était là avant Nous et sera là après nous. J’ai tenté de me plier au système et a ses règles mais mon esprit a toujours fini par me ramener à ma vraie nature donc en contradiction voir en opposition au système. Bref, merci pour ces articles et ces magnifiques photos qui me donnent l’envie d’aller découvrir cette Terre au-delà du bitume et de la consommation outrageusement destructrice de notre monde pourtant si beau et si généreux qui mérite notre plus grand amour et respect.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *