Pâté Socio épisode 3
Quand l’équipe d’En Marge s’est mise à penser un dossier spécial voyage, forcément chacun d’entre
nous s’est fait flasher au volant de sa boite noire par des myriades d’images bondissantes.
Le moindre de nos actes
nous menant à toutes sortes de circuits -organisés ou pas-, s’imbriquant dans un voyage au plus long cours appelé
vie humaine, embarquée elle-même dans le système rotatif de la terre, partant de là je n’irai pas fourrer le nez dans les
infiniment petits ni grands. Et ne mentionnerai pas non plus les voyages forcés de nos frères migrants fuyant les
colères telluriques et le saccage des conflits (cet extrême du trouver refuge occupera une place de choix dans
d’ultérieurs développements).
Face à l’incroyable expansion de ces 200 dernières années, et ressentant le besoin de
comprendre les facteurs de mobilités sur notre planisphère, je nous pose à tous cette question : Pourquoi
voyageons-nous ?
Le voyage des racines jusqu’aux ailes (de fer).
« Il s’agit d’une aventure si la probabilité de ne pas revenir dépasse celle du retour” P.E.Victor
Schématiquement, il y a 1,8 millions d’années, notre ancêtre commun venu d’Afrique a vu son cerveau doubler de
volume et s’est littéralement érigé en un bipède qui allait devenir de plus en plus habilis. L’Homo Erectus était
porté dans ses déplacements par des raisons d’ordre essentiellement alimentaires (et s’inspira ensuite de ses meilleures
parties de chasse pour décorer de sa grotte les parois…).
Non les peuples premiers n’étaient pas nomades pour le fun, et avaient cela en commun avec les oiseaux qu’ils
étaient contraints de transhumer, suivant le meilleur climat qu’ils pouvaient s’offrir pour assurer leurs moyens de
subsistance. Les 1ers flux migratoires auraient ainsi conduit les hommes de Sibérie jusqu’à l’Alaska via le pont
terrestre de la Beringie (aujourd’hui connu sous la forme d’un détroit). Suivant cette logique, certaines affaires
contiennent quand même de sérieuses zones d’ombres confere le caractère mystique du peuplement de l’île de
Pâques.
L’Histoire (en plus des vieux fossiles), c’est un peu le jeu du téléphone arabe mixé à «Et on écoute les
gagnants du match! »…
Quand certains groupe humains ont commencé à capter que de nouveaux espaces recelaient d’incroyables trésors,
leurs cerveaux sont entrés dans les crises d’ébullition qui ont mené aux avancées techniques que nous connaissons:
domestication animale, attelages, véhicules à roues, moteur à vapeur … La construction de réseaux d’accès et de
transports toujours plus évolués a ouvert les voies terrestres et navigables vers les comptoirs commerciaux, au
carrefour des épices, sur la route de la soie… Était venu le temps des grandes découvertes!
Le voyage, une affaire de squat et transferts marchands.
Alexandra David Neel a dit « Voyager sans rencontrer l’autre, ce n’est pas voyager, c’est se déplacer ».
Au 15è, moment où les rois d’Europe envoyaient des vaisseaux faire leurs petits repérages, la rencontre
interculturelle a provoqué des étincelles puisqu’elle consistait à débarquer chez les gens pour les asservir en plus de
pourrir leur terrain. L’explorateur ne s’essuyait alors pas les pieds sur le paillasson, conscient d’avoir été
missionné non pour faire des bisous mais convoyer esclaves et denrées précieuses.
On mandatait ainsi un tas d’experts en leur domaine pour en savoir plus sur ces natures inconnues. De coordonnées
géographiques en descriptions surréalistes, l’envahisseur ne mit pas longtemps dans ses griffoneries à qualifier ces
êtres humains de sauvages. Leurs rites ne rimaient en rien avec le bon sens catholique, et qui plus est, ils vivaient
presque à poil et se plantaient des os dans le nez : Pour corriger cet attentat à la pudeur, les nouveaux « demi-dieux » leur ont
filé des fringues porteuses de virulentes bactéries propres à les décimer, ensuite, les armes ont pris le relais. Drôle de
vision de la rencontre, d’autant que les dominants qui s’octroyaient la mission de civiliser ces “bêtes” leur ont –
entre bien d’autres choses- piqué l’idée du piercing qui désormais chez nous est tout un art.
S’en suivirent les vagues de pionniers venus d’Europe par bateau jusqu’aux Amériques et une fois arrivés, devant
encore se cogner un pénible, éreintant et dangereux voyage avant de trouver dans ce wild wild west où s’établir…
Dans cette histoire de conquête de nouveaux mondes, on a donc envoyé des types sur des galères choper le scorbuts et se soigner en tirant sur la boutanche (le ratafia, quelle super découverte!). Puis parmi les embarcations de la flotte, des chercheurs reconnus ou pas par leurs pairs se sont incrustés pour répertorier des espèces jusqu’aux Galapagos. Et au milieu de ce joyeux bordel, certains écrivains maudits se lançaient dans le commerce d’armes en Tanzanie pendant que d’autres se racontaient des histoires de types paumés qui glandaient 10 ans sur une île pas tout à fait déserte. (Oui je mélange un peu les époques mais comme j’ai pas vocation à animer une chaîne de vulgarisation scientifique…).
Le roman pour suivre les hommes* aux semelles de vent.
(*et femmes pour mes amies féministes sachant quand même qu’elles sortaient pas trop de la cuisine à l’époque…)
Pour Saint Augustin, « le monde est un livre et celui qui ne voyage pas n’en lit qu’une page. »
Alors, il est gentil le gus mais qui avait les moyens de faire sauter les frontières en l’an 400 de notre ère? Voyager
vient d’ailleurs du latin viaticum qui signifie “provisions de route”. Et les bouquins n’ont-ils pas été crées pour y
puiser des connaissances vastes et affinées de la réalité? (c’est quand même mieux que se faire 197 pays pour
prendre 3 selfies, manger une glace et libérer la place…)
Au 18è, les romans d’aventure ont pris le contre pied des soporifiques J.Sorel & autres bovarystes débordés par
leurs petits problèmes…
Le vent passait entre les pages et agrandissait l’écran des perspectives. D’éminentes plumes presque contemporaines ont merveilleusement décrit les percées célestes laissées par des « wanderers » et autres saltimbanques en errance à travers l’immensité du monde, cherchant finalement une réponse à l’éminent « qui suis-je ? ». Tous n’étaient pas tourdumondistes mais chacun se posait la question de sa présence ici. Il y a les amoureux de la nature sauvage tel Jack London et ses « Vagabonds du rail ». Il y a ceux qui publient l’intimité de leurs récit patagon comme Bruce Chatwin. Il y a ces chercheurs d’absolu qui parcourent des déserts pendant 70 ans (Théodore Monod, je t’aiiiiime)…
Il y a même des voyages immobiles, comme le rappelle Matthieu Ricard, désormais très connu bonze blanc formé
par le dalaï-lama. Retiré dans un temple pendant un an, l’auteur a régulièrement pris en photo la même
vue sur l’Himalaya…Montrant que le voyage ne se résume pas au mouvement et qu’il est d’immenses excursions
qu’on peut accomplir à l’intérieur de soi. La force de l’éveil se situerait dans la jouissance du repos. C’est là, sur les
rives de l’impassibilité que l’on recevrait toutes les saveurs du monde sans connaître aucune métamorphose. Mais
ceci est une autre histoire…
Le «voyageur moderne» : Réactions diverses et variées.
Sylvain Tesson parlait de « dissoudre l’énergie du corps dans le bain de l’action ».
Le voyage d’agrément n’est apparu qu’hier sur la frise de l’humanité et le mot tourisme a fait son entrée
dans le dico français en 1935 à la veille d’une acquisition sociale de taille: Les congés payés. Avant cela, tourist
désignait un anglais qui voyageait pas curiosité ou désœuvrement par opposition à celui qui circulait pour affaires
ou pour s’instruire.
Assouvir sa curiosité, faire corps avec le « grand tout »… Entre besoin de se connaître et sentiment océanique, faisons un petit tour d’horizon des syndromes de voyageurs connus.
Un beau jour de 1817, Stendhal flânait dans les rues pavées de Florence quand il fut pris de battements cardiaques
inquiétants : « J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les Beaux
Arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la
crainte de tomber. ». Et c’est ainsi que naquit le syndrome de Stendhal. Le concept a été adapté en syndrome de
Jérusalem pour désigner le malaise ressenti face aux œuvres religieuses. Cela s’apparenterait toutefois plus à une
déception qu’une overdose d’émerveillement.
Imaginez un pèlerin qui se tape 2000 bornes pour découvrir un mur
tout moche dans un vacarme œcuménique oppressant…
Rome: Syndrome de Jérusalem ou de Stendhal? En tous
cas, tous les chemins y mènent…
Questions à la volée pour vous sur vos canapés : Si l’on peut éprouver un vertige immense devant des œuvres
d’origine, comment appeler ce bouleversement intérieur surgissant du contact avec la nature ?
(Exemple de perche durable: De Vinci à son époque, perdu dans les nuages d’un ciel divin, tableau vivant.) Le syndrome
de Paris quant à lui touche les japonais choqués par les manières un « titinet » cavalières, info de taille totalement occultée
par les guides…Allez, un petit dernier, le syndrome de l’Inde, vous savez celui des touristes qui pètent un câble dès la
sortie de l’avion…
La quantité de voyages effectués est-elle forcément corrélée à la chute des capacités d’enchantement autant que de
badtrip?
Philippe Meyer, un des messieurs de France Culture a dit: « Le tourisme est le moyen qui consiste à amener les
gens qui seraient mieux chez eux dans des endroits qui seraient mieux sans eux. »
Si je récuse l’idée de voyage comme pur produit de consommation, comment jongler entre mes souhaits d’émerveillement et la misère qui gueule aux 4 coins du monde ?
Se missionner pour palier l’impuissance
La 1ère fois que je me suis fait une virée sac à dos en solitaire, c’était le Maroc, et ça allait durer 2 mois. J’ai
compris là ce que voulait dire Machado par « Marcheur, il n’y a pas de chemin, le chemin se construit en
marchant ». J’en ai traversé des zones de doutes avant de tomber sur ce que je ne cherchais plus : un oasis en plein
désert et un frère, à 10 jours de faire 40 heures de bus avant de rater l’avion qui devait me ramener chez moi. Mon
cœur avait commencé à s’enraciner dans le sable et ne voulait plus partir. 4 ans plus tard, à la veille de mon 1er voyage au long cours sur la « Pachamericana », j’avais pris bien soin d’embarquer dans mon 30Litres un calepin comportant les contacts de gens, collectifs, et asso’ qui se bougeaient dans les domaines agriculture-éducation-santé. Si peur du vide, aux prises avec ce dénuement de la gringa seulement de passage, gênée à l’idée de picorer les gens, les paysages…
Alors donc, pourquoi le voyage ?
Dans l’Usage du monde, Nicolas Bouvier écrit « Un voyage se passe de motif. Il ne tarde pas à prouver
qu’il se suffit à lui-même. » –
Quel que soit le moteur pour vibrer d’action ou de poésie pure, on ne tarde pas à trouver sa place, celle de
l’humain pas si conquérant qui se sent tout petit face à l’infini des possible.
Ce soir, à l’ombre des tonnelles, je demande à Mimi super coloc ce que serait sa définition du voyage.
-Hooo…(petit silence)…c’est se perdre.
Alors, je la remercie dans un sourire et lui signifie par ce même sourire que tout est dit.
& pour ceux qui douteraient de leur envie de repartir : « Il n’est rien de plus beau que l’instant qui précède le
voyage, l’instant où l’horizon de demain vient nous rendre visite et nous dire ses promesses. » – Milan Kundera
